Dr remadjiPétrole et changement social au sud du Tchad, c’est le titre d’une publication de Dr Rémadji Hoinathy. Dans cet ouvrage, l’auteur fait ressortir l’impact de l’exploitation de l’or noir sur les populations de la région productrice en particulier et celles du Tchad en particulier. Retour sur certains passages

 Les promesses de bien-être fondées sur le pétrole datent de la période post indépendance déjà. Pour le président Tombalbaye (en 1973, lors de l’inauguration d’un des premiers forages du bassin de Doba) « (…) la clé du problème que pose le développement sera trouvée (…). L’on comprend pourquoi l’opération d’aujourd’hui fait tressaillir de joie les uns et les autres, et engendre des espérances à l’échelle nationale». Le président Idriss Déby reprit un discours semblable à l’occasion de la cérémonie d’inauguration de l’oléoduc Tchad-Cameroun, le 10 octobre 2003 quand il déclara que « le développement de l’industrie du pétrole brut bénéficiera à l’ensemble de la nation tchadienne ». Très rapidement, les populations tchadiennes ont cru à ce rêve. « Si le pétrole est exploité, ça va nous aider, nous allons bien vivre, nous allons avoir de l’eau potable, ils vont faire de bonnes routes pour que nous marchions dessus, même de bonnes maisons ont été promises», s’exprimèrent ainsi, les plus optimistes des populations du Tchad et plus particulièrement celles de la zone productrice de l’or noir.

 Après une décennie, les paysans se rendent compte que les promesses n’ont pas duré, les compensations ont été toutes « bouffées », les emplois salariés sont désormais rares et précaires, la plupart des investissements sont amortis ou hors d’usage, les écoles, les routes, les hôpitaux, et autres infrastructures promises ne sont pas ou insuffisamment réalisées. Leur déception se déclame en fin de compte en des discours très pessimistes sur le pétrole, les compagnies pétrolières et l’Etat pétrolier tchadien.

Les attentes créées chez les populations aussi bien de la zone pétrole que de l’ensemble du pays n’ont pas été comblées. La plupart des acteurs, notamment la société civile a beaucoup focalisé sur le contenu du projet et ses modalités de mise en oeuvre, mais n’a pas pu anticiper comme il se doit l’ampleur de ces changements. D’où un déficit dans la préparation des populations à un positionnement plus pragmatique face à la destruction de leur milieu de vie, leurs moyens de subsistance et leur tissu social. Le discours semble dresser un tableau assez peu reluisant de la réalité sur le terrain. Sur la base d’une observation participante de la situation sur le terrain, l’on ne peut aboutir qu’à un tableau peu glorieux du projet pétrole tchadien pourtant voulu comme un modèle de développement qui à l’heure qu’il est devrait avoir mis le Tchad sur la voie du développement. Dans les grands centres urbains comme Ndjamena, Moundou et Doba, etc. certaines nouvelles infrastructures peuvent être mises sur le compte du développement pétrolier. Dans ces zones rurales du Logone oriental cependant, ces infrastructures sont peu visibles, des fois inexistantes. La question dans ces zones est celle de la survie quotidienne qui elle dépend des activités agricoles.

Dans la société tchadienne, la terre était un bien collectif, le plus souvent lignager. En effet en tant que portion de l’espace à exploiter pour subvenir aux besoins des hommes, la terre est repartie entre les communautés économiques de base que sont les lignages. Ceux-ci sont détenteurs des droits sur les terres qui leur sont affectées, suivant le principe du « premier occupant ».

Pour l’exploitation du pétrole, la quasi-totalité des campagnes du Logone Oriental dont Béro, a été traversée par des installations diverses. Ce sont notamment des infrastructures de production (centre de traitement final (CTF) de Komé 5, les centres secondaires de pompages, centrale et réseau électrique…), des infrastructures de logement et bureaux (camps et base vie de Komé 5 et Komé Base), infrastructures de transport (pipeline principal -1070 km- et secondaires, routes et pistes d’atterrissage).

Aujourd’hui nous pouvons le constater, les entreprises, l’administration et les responsables politiques ainsi que la Banque mondiale ont insuffisamment considéré les méfaits sociaux dans la planification et la mise en oeuvre du projet. Le projet pétrole a sérieusement impacté le système de production et les conditions de vie des populations riveraines. Une vie digne basée sur les activités agricoles est devenue presque impossible.

La contrainte de s’adapter aux interventions dans le système de la gestion foncière et les droits d‘usage a eu comme résultat la décomposition des relations sociales, les comportements changent. De nouveaux conflits émergent et la capacité de gérer ces conflits décroit avec la disparition des systèmes sociaux qui ont fait leurs preuves dans le passé. Les changements induits par le pétrole sont beaucoup plus profonds que les populations en zone de production – mais aussi la société civile internationale – ne pouvaient s’imaginer. Le rêve du développement économique, du renforcement de l’éducation et de la santé publique s’avère de plus en plus illusoire. Les multinationales et l’élite politique continuent à entretenir et construire ce rêve. Pour les populations en zone pétrolière par contre ce rêve a depuis fait place au désarroi le plus total ».

Qui est le docteur Remadji Hoinathy

Né le 23 octobre 1978  à Sarh au Tchad, Remadji Hoinathy a obtenu une maîtrise en socioanthropologie à l‘université catholique de Yaoundé (Cameroun) après ses études secondaires au Lycée- Collège Charles Lwanga de Sarh.

Coordonnateur exécutif du Centre de recherches en anthropologie et sciences humaines (CRASH) depuis 2008, le docteur Hoinathy devient doctorant àl’Institut Max Planck d’anthropologie sociale de Halle (Saale) en Allemagne. En 2012, il défend avec succès, sa thèse de doctorat sur le changement social en zone pétrolière au Tchad. Il conduit actuellement un programme de recherche postdoctorale de 3 ans sur les actions de la société civile nationale et internationale pour la bonne gouvernance des ressources extractives, avec le soutien de la Fondation Volkswagen (Allemagne).